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| juillet 2009 |
Petit manuel du parfait aventurier (extrait)
Chapitre IV
De l'aventurier passif
Celui-ci se cramponne par tous les temps au bras de son fauteuil, comme un capitaine long-courrier aux rambardes de sa passerelle de commandement. C’est pour lui, pour lui seul, que cet ouvrage est écrit. Nous aimons ses allures paisibles, qui permettent de le produire sans crainte dans les milieux les plus timorés.
L’aventurier passif est sédentaire. Il déteste le mouvement sous toutes ses formes, les violences vulgaires, les tueries, les armes à feu et la mort violente sous tous ses aspects.
Il déteste ces choses, en ce qui le concerne, mais son imagination les évoque avec amour quand elles s’appliquent aux besoins de l’aventurier actif.
L’aventurier passif n’existe qu’à la condition de vivre en parasite sur les exploits de l’aventurier actif.
Chaque aventurier actif se double d’un confrère passif, qu’il ne connaît, en général, jamais.
L’aventurier passif se nourrit de cadavres. Dans le silence de son cabinet fermé à tous les vents il dépèce les corps des gentilshommes de fortune accrochés aux gibets de Charlestown et du quai des Exécutions, à Londres. Un courant continu est établi entre lui et la personnalité du capitaine Flint, mort à Savannah. Le même pirate, naïf et cruel, se retrouve dans l’esprit de celui qui lui donna cette immortalité qu’il était loin d’envisager pour lui-même.
Sans l’aventurier passif, l’aventurier actif ne serait rien. En tirant les marrons du feu, ce dernier achète sa gloire. Les heures les plus dures ne l’ont pas payée trop cher.
Le capitaine Kid pouvait courir la grande course à travers la mer Océane, puisque Marcel Schwob, deux cents ans plus tard, devait fixer impérissablement sa silhouette, déjà effacée par les embruns et l’indifférence des saisons.
L’aventurier passif doit jouir d’une fortune, ou, à défaut de fortune, d’une situation suffisante afin de ne pas connaître les petits échecs des existences médiocres.
Installé dans un appartement confortable comme un noyau au centre d’un fruit, l’aventurier passif laissera venir à lui les gestes anonymes de ceux qu’une mauvaise étoile conduit vers les tracas de l’aventure. En classant méthodiquement ces gestes, il connaîtra la douce angoisse des frissons sans lendemain, car, en matière d’aventure, les lendemains sont toujours sinistres, ou plus simplement décourageants.
Avec les grandes peines des hommes d’action, les sédentaires se procurent une infinité de petites joies, délicates et variées, dont l’ensemble donne au banquet de la vie une chaleur digne d’être appréciée.
L’enfance de l’aventurier passif doit être studieuse et n’offrir aucun rapprochement, même douteux, avec celle de son double.
Elle peut s’équilibrer ainsi :
Humanités consciencieuses (textes à rétablir dans l’avenir).
Rapports décents avec le personnel féminin de la maison.
Sommeil régulier.
Bon appétit.
Discrétion dans le mensonge.
Culte de la sensibilité.
Absence complète de ce qu’il est convenu d’appeler : le sens moral.
Respect des traditions et de la discipline.
Horreur des jeux violents, du sport en général, dans la pratique, car, en théorie, l’aventurier passif doit être un sportsman documenté.
Il est inutile d’être obèse.
Erotisme littéraire (en pratique : rapprochements normaux avec les femmes).
Ne sait pas nager.
Pouvoir écrire le mot : fille, en vingt langues.
Se ronger les ongles.
Savoir jouer sur un accordéon quelques chansons de matelots.
Ne parler que de ce qu’on ne connaît pas.
POSSEDER UN AMI CREDULE DONT ON FERA UN AVENTURIER ACTIF.
Petit manuel du parfait aventurier
1951
Editions Sillage juin 2009
(voir aussi notre rubrique "Librairie")
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