Comite Mac Orlan

 
 

  
La Belle Marsiale (Marseille)
   (extrait)



    En 1906, après un séjour de plus de deux ans en Italie et en Sicile, à Palerme, aux pieds du Pellegrino, je fis une très discrète entrée dans Marseille. La ville me parut extraordinaire.
   Ce n’était ni une ville du Sud, comme Aix, ni une ville latine.
   C’était une ville méditerranéenne, une ville secrète et lumineuse, un port sans marées.
   Au bout de la Canebière, des petites lumières clignotaient, car c’était la nuit. L’eau marine silencieuse était criblée de petites lumières. Je suivis, sur ma droite, le quai du Vieux-Port, car je savais déjà que j’irais terminer ma nuit dans le « Quartier » célèbre qui s’élève du quai, derrière l’hôtel de ville, vers la montée des Accoules.

  
   Pour la première fois, dans ces ruelles mal éclairées, j’aperçus le visage de cette Vénus populaire que j’ai évoquée tant de fois dans cette série d’articles. La rue vivait dans un gai désordre, plus sentimental que vénal. Il y avait là, flânant coude à coude, des hommes de toutes couleurs et de toutes provenances.
   A cette époque, de tels spectacles étaient inhabituels, et il fallait attendre les attractions décennales d’une Exposition universelle pour pouvoir contempler un divertissement géographique de cette importance.
   Tout d’abord, le quartier réservé m’apparut comme une sorte d’exposition coloniale, de foire coloniale, où toutes les boutiques portaient cette mention : Réservé pour les grandes personnes seulement. Ce n’était pas canaille, mais bon enfant.
   Il y avait là des matelots, des spahis à burnous rouges, des « coloniaux » en vareuse bleue, avec des épaulettes jonquille, des sous-offs d’infanterie légère, cadre blanc, en tunique noire à col jaune clair, en pantalons rouges, en képi-foulard galonné d’argent. Il y avait des filles courtes et trapues, des Maltaises et des Italiennes, des Espagnoles, des Belges et des Allemandes. Il y avait des enfants, des agents de police débonnaires, et de ces ravissants bavards qu’on ne trouve que dans les grands ports.
   Le vieux « Quartier  » était fréquenté par les artistes et les écrivains. Il y eut une table ronde chez « Aline », qui fut souvent entourée par des peintres et des écrivains célébrés depuis. On trouvait là un accueil amical, la présence de l’aventure, la vie pure et sans contrainte.
   Le vieux « Quartier » représentait une des formes les plus candides de la liberté de vivre sans faire de mal à son voisin, en se laissant aller à la fantaisie des heures nocturnes qui n’aboutissait que rarement à des bagarres sérieuses.
   Les nuits marseillaises vraiment dangereuses ne furent jamais celles qui donnèrent au vieux « Quartier » sa poésie souvent mélancolique, ou son aspect de kermesse quand un bateau débarquait ses passagers et son équipage. Ceux qui pénétraient dans Marseille, venant de la mer et, parfois, de toutes les latitudes, étaient comme fous.
  
   La vie européenne leur offrait tout de suite ce qu’ils voulaient. Ils n’avaient pas le temps d’attendre ni d’entreprendre la conquête d’une jolie femme. Il leur fallait immédiatement apaiser leur désir. Leur civilisation originelle les dominait tout d’un coup. Il leur fallait boire le vin fameux de la terre européenne, le vin français, manger des choses après quoi ils avaient rêvé dans les heures longues du sacrifice, retrouver la chair aimée des femmes de leur race.  
   Le vieux  « Quartier », envahi par des hommes macérés dans les privations, éclatait d’une joie subite, déchaînée. Une foule aux fantaisies insoupçonnables remplissait les rues tristement éclairées, pénétrait comme un torrent dans les maisons closes où le pianiste, réveillé, faisait danser les couples. Au-dehors, on s’interpellait en toutes langues. L’alcool illuminait le décor moins chichement que la municipalité.
   Dans Marseille repliée sur elle-même, endormie au bord de cette mer étrangement silencieuse, le quartier réservé flambait comme une ducasse flamande, et mille visages de filles, de soldats, de rapatriés, d’aventuriers et de curieux luisaient comme autant de lampions allumés.



In Rues secrètes
Réédition Arléa, 2009
(Voir aussi notre rubrique "Librairie")



 
 
 
 
 
 
 
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