Comite Mac Orlan

 


Introduction

 
      
C’est à l’endroit  même où le ciel de Montmartre cesse de se pervertir, dans l’ombre paisible qui s’étend vers le square d’Anvers, en marge des mille feux de la publicité nocturne, que les ateliers de la Roseraie combinent, avec patience et enthousiasme, les éléments divers qui  font d’une rame de papier à la cuve un objet infiniment séduisante et précieux. Je suis un familier, c’est-à-dire un ami de cette haute maison vitrée dont les baies donnent sur le boulevard de Rochechouart. A côté de l’ancien atelier de Daragnès, voici les ateliers de Roger Lacourière, le directeur de la Roseraie, où je pouvais passer quelques heures charmantes de loisir. L’amitié ouvrait toutes les portes, à droite et à gauche du palier. Une bonne odeur d’imprimerie associait la vie de l’un à celle de l’autre. Quand on entrait chez Daragnès, on trouvait Lacourière mirant un papier rare dans la lumière comme on mire un œuf, et si l’on frappait à la porte de Lacourière on trouvait Daragnès penché sur un des derniers états de son Faust. 
      Cette atmosphère de travail et d’amitié, qui ne peut guère se rencontrer que chez les éditeurs qui « fabriquent » eux-mêmes les ouvrages qu’ils éditent, attire, non seulement les artistes, mais les écrivains dont l’œuvre s’associe à l’imagination d’un peintre ou d’un graveur. Carco, Dignimont, Chas-Laborde, Martin, Daragnès, Falké, Drian, Vertès et bien d’autres, qui tous s’emparaient d’un coin de table pour travailler, fréquentaient et fréquentent encore les ateliers de la Roseraie. Du rez-de-chaussée monte le bruit caractéristique des presses des ateliers d’impression de gravures. L’aisance d’artisans habiles est contagieuse. Bien des artistes, et non des moindres, apprirent dans les ateliers de la Roseraie à vaincre cette timidité qu’inspire au débutant une plaque de cuivre encore vierge.  
 
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       Le directeur de la Roseraie, Roger Lacourière, graveur et fils de graveur, fonda sa firme fleurie en 1919. Il avait débuté par graver et tirer des estampes pour d’autres. L’atelier contribuait indirectement à mettre en vitrine des grandes librairies de belles éditions. C’est alors qu’il créa sa maison et mit au monde des livres qui sont, non seulement des livres de luxe, mais encore des livres d’art, ce qui offre une garantie de longévité. Lacourière est un grand jeune homme loyal et énergique, qui est un excellent ami comme Barthélemy, le directeur de l’imprimerie Coulouma. Tous deux, d’ailleurs, ont assez mauvais caractère. C’est une jolie minute à vivre que d’entendre une discussion entre Daragnès, Lacourière et Barthélemy, sur une question professionnelle. Pour l’ordinaire, ils se quittent dans un état de fureur voisin de l’apoplexie, mais le lendemain les réunit la main tendue et ils s’inquiètent d’une voix étonnamment douce de l’état de leur santé. Une grande ardeur dans le travail, beaucoup d’enthousiasme et de conscience professionnelle font que l’on éprouve pour Roger Lacourière une sympathie, dont il est heureux d’être l’objet. 
      C’est pour cette raison qu’il a su grouper sous l’enseigne de cette firme, où fleurissent les belles roses que les compagnons de Villon portaient à leurs chapeaux, les illustrateurs les plus divers, les mieux associés à l’art du livre, tel qu’on le conçoit à notre époque. Je pense qu’il sera assez curieux de regarder dans quelques dizaines d’années une collection de livres d’art choisis parmi ceux qui surent s’évader d’un arrangement typographique que la gravure sur bois ne tarda pas à rendre à peu près uniforme. Les circonstances permirent d’éditer de très beaux livres, qui resteront de très beaux livres, parce que les amateurs de livres d’art ne découragèrent aucun effort et apportèrent souvent dans leur préférence les preuves d’une culture plus plastique que littéraire, ce qui ne fut pas toujours la préoccupation principale des amateurs de livres d’art. 

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       L’un des premiers livres édités par la Roseraie, après les magnifiques Contes de Perrault, de Drian, fut le grand livre de Daragnès, son Faust, auquel j’eus le plaisir d’être associé puisque j’en écrivis la préface. J’ai sous les yeux les belles planches où l’artiste fit de ce romantisme tragique, burlesque et surtout très humain qui est le sien, une démonstration parfaite. Le Faust, illustré par Daragnès, reflète admirablement les « à-côtés » de ce drame fantastique et d’une sentimentalité populaire à peu près incomparable. Tous ces éléments, à la fois tendres et tragiques, devaient séduire l’imagination de Daragnès parce qu’ils sont l’essence même de sa personnalité. La Roseraie a su s’attacher Martin comme collaborateur. Il faut louer ce bel et grand artiste assez nonchalant de son propre bruit et dont l’œuvre fut parmi celles qui connurent le plus d’imitateurs ; son Carmen, qui est un des livres les plus réussis, parmi ceux qui parurent ces dernières années, témoigne de l’extraordinaire sensibilité décorative de l’illustrateur. Cet ouvrage d’une rare richesse de qualités est illustré de quarante eaux-fortes au repérage dans le texte et de six hors-texte à la manière noire. 
      Pierre Falké composa un de ses plus beaux livres, Falké  a trouvé sa voie dans l’eau-forte. Ce peintre qui s’ignore a donné dans Paul et Virginie, non seulement la mesure de son talent infiniment délicat, mais encore un des plus beaux livres illustrés de notre génération. Il y a, dans ces estampes, un alliage de l’instinct et de l’intelligence qui aboutit à une réussite émouvante. Chas-Laborde a fait paraître à la Roseraie un album d’eaux-fortes sur Paris ; j’ai souvent écrit tout ce que je pensais de ce grand artiste que j’aime pour des raisons générales qui appartiennent à ce que l’on appelle la critique artistique, et pour des raisons particulières qui m’associent étroitement à sa façon de voir la rue et les personnages qui lui imposent cette personnalité renouvelée chaque jour et presque chaque nuit. Il sera difficile d’évoquer notre époque, dans ce qu’elle a de plus subtil, sans consulter l’œuvre de Laborde  : son intelligence particulière de la rue, des individus et des foules qui la peuplent, le conduit presque à son insu vers des conclusions profondes. 
      Plus exclusif que Laborde, Dignimont, l’auteur des eaux-fortes au repérage qui illustrent Amants et Voleurs, prend ses modèles dans le pittoresque des foules de la basse pègre, depuis la rue Bouterie jusqu’aux matelots « sanghaiés » des grands ports du Nord. Dignimont est le peintre des bataillonnaires et des fatmas de Belleville, dont les noms sont tatoués sur les bras des hommes des trois bataillons et des sections de la discipline. Dans Amante et Voleurs, il montre la pègre criminelle et son pittoresque inquiétant. Dignimont, comme George Grosz, a compris les détails du petit jour qui donnent à la folie meurtrière de certains hommes une apparence plus effroyable encore que la réalité. Il faut également citer l’Age d’Or, de Raymond Hesse, illustré par Vertès, dont les lithographies en couleurs sont d’une sensibilité élégante et sensuelle, La vie Héroïque de Tilo Bassi, illustré par Charles Martin, et l’admirable roman, Rien qu’une femme, pour lequel Laborde a gravé dix planches parmi ses meilleures.
 
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      C’est déjà, si l’on feuillette avec attention ce catalogue, une belle collection de livres à mettre dans la vitrine que l’on ouvre dès qu’un ami vous rend visite. L’activité des éditions de la Roseraie se poursuit. Lacourière grave sur cuivre, en ce moment, les beaux dessins en couleurs que Othon Friez composa pour le Cantique des Cantiques, traduit par le docteur Mardrus. Ce magnifique ouvrage réunira quatorze grandes compositions gravées au repérage en trois et quatre planches.
      Je ne voudrais pas terminer cet article sans signaler une collection qui, dirigées par M. Seymour de Ricci, me semble très heureuse, et surtout très nouvelle par sa présentation littéraire. Il s’agit d’une série de livres de théâtre qui pourrait s’intituler : « Cent ans de Théâtre ». Cette collection présente une fort curieuse association d’auteurs et de préfaciers. Elle sera illustrée d’un frontispice et de bandeaux dus aux meilleurs artistes du temps. Chaque ouvrage contiendra un portrait de l’auteur gravé par un graveur en renom. Mais en dire plus pourrait constituer une indiscrétion… Avec la mise en vente du premier volume, paraîtra la liste des ouvrages contenus dans cette collection. C’est ainsi une nouvelle pousse qui ne demande qu’à s’épanouir dans cette Roseraie dont les roses, comme celles de Jéricho, ne craignent pas les attaques perfides du temps et de sa faux symbolique.
 

Catalogue des éditions de la Roseraie
1927
 
 
 
 
 
 
 
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