Comite Mac Orlan

 

 

 

Le salon de l’Araignée

 

 

Il faut considérer l’exposition de l’Araignée comme une manifestation annuelle et mondiale. C’est le plus  international de tous les clubs artistiques et littéraires, et si l’on veut, un puzzle éparpillé dont tous les morceaux parient pour leur compte, sans se préoccuper de former une image définitive qui les rassemblerait tous. Cette année l’exposition est particulièrement suggestive. C’est ici le véritable domaine de la fantaisie sans déchéance et sans concession. L’idée jaillit comme une fusée et s’épanouit dans l’imprévu. Le jour où l’on reconstruira Paris, en studio, probablement pour tourner un film, il faudra confier le coin des assassinats à Gus Bofa, les boulevards à Laborde, les soldats de la coloniale à Dignimont, les joies du dimanche  à Nils de Dardel, les fillettes précoces à Pascin, les visiteuses à Van Dongen, la banlieue à Hermine David et les conscrits à Falké. Tout Paris, le Paris cérébral est ici révélé dans ses aspects les plus compliqués. C’est le charme de toutes ces choses, qui restent secrètes pour la plupart des hommes, qui donne à Paris ses qualités d’accueil et sa distinction littéraire. 

 

Il suffit de lire avec un peu d’attention la liste des exposants pour concevoir la force de cette équipe dont chaque joueur est une évocation puissante. Chacun d’eux possède un domaine illimité, mais précis. On connaît le royaume d’Orloff, les jardins de Foujita, les salons de Pascin, les ombres de Bofa, les petits compagnons de Wassilieff. Daragnès présente les derniers buveurs de la nuit romantique, à l’enseigne de « La Petite Aube » ; Laborde, ses mille vengeances mangées froides. Et Falké au milieu de son Conseil municipal au grand complet, avec sa paix des champs et ses filles fleuries à la mi-mai, mêle à nos goûts nationaux les éléments exotiques de la Beauce et de la Brie.

 

Pour l’année 1924, l’Araignée montre des toiles et des dessins de nouveaux invités. Il y a Bour et sa flamme symbolique, Barber avec New-York et Naples, Barraud qui illustra si joliment Noctambulismes de Jean de Tinan, Bob, Nils de Dardel avec son dimanche, dont il faut connaître tous les éléments, Henri Farge, Edouard Georg, Iser, Per Krohg et ses chameaux, Touchagues et ses très curieux souvenirs du Bataillon d’Afrique, etc. Il est difficile de continuer une énumération de ce genre sans se rendre soi-même ridicule. Il faut surtout éviter les confidences publiques que suggèrent les expositions de  peinture à des hommes qui,  pour l’ordinaire, sont agréables à fréquenter. Cependant, je m’imagine comme j’étais à dix huit ans quand je suis venu à Paris pour faire je ne sais plus trop quoi. J’étais, m’a-t-on dit depuis, assez sensible. Il m’est donc permis de penser à l’émotion que j’aurais éprouvée devant un spectacle intellectuel présenté par tous ceux qui s’inscrivent au catalogue de l’Araignée. Un tout jeune homme, parmi ceux qui exposent, un tout jeune homme très doué se trouve dans ce cas : c’est Oberlé avec son beau complet gris, qui sort de chez le tailleur du Prince de Galles, le tailleur qui habille ce prince quand il va prendre un grog au « Jockey ».

 

 

Journal littéraire n° 2

2 mai 1924

 

 
 
 
 
 
 
 
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