Comite Mac Orlan

 
     
      La photographie et le fantastique social



       Il ne s’agit pas ici de la photographie telle que le goût de la carte postale et du portrait aquarellé l’a vulgarisée.
      La photographie que je tiens pour le plus grand art expressionniste de notre époque n’existe encore que dans quelques studios et ateliers où l’on cherche et dans les collections des agences qui procurent des documents à la grande presse. Toute époque crée des apparences assez mystérieuses, des apparences très arbitraires d’ailleurs, mais qui semblent en rapport avec la puissance d’invention des hommes qui lui donnent un style.
      La lampe à arc projette une ombre qui  n’est pas celle de la lanterne, mais ces deux ombres sont également peuplées par les fantômes que laisse derrière elle toute création. On peut dire que les fantômes qui habitent l’ombre de notre temps sont les déchets de l’activité humaine. On ne rencontre des apparences, pour la plupart dangereuses, que dans les endroits où l’homme a pour habitude de se débarrasser des éléments indésirables qui peuvent nuire à son existence.
      Les filles, par exemple, attirent les fantômes comme l’aimant attire l’acier. Dans les lieux prédestinés où elles exercent leur profession, les éléments fantastiques qui naissent de l’activité humaine se donnent rendez-vous. Celui qui a tué dans la journée vient y chercher un semblant de repos. Il traîne avec lui tout le décor fantastique du drame dont il est l’auteur. Celui qui se dirige, après avoir tout pesé, vers l’aventure sans intermédiaire y laisse une partie du décor qu’il a vu ou qu’il espère apercevoir au-delà des limites d’un horizon marin.
      Les hommes ne promènent pas impunément dans leur course un tel choix d’images secrètes dont quelques-unes échappent aux intelligences les plus riches quand les richesses qui les alimentent s’imposent des disciplines littéraires et artistiques.
      Le fantastique social de notre époque est le produit de la grande aventure industrielle. Pour cette raison, il échappe aux lois de la littérature et de l’art et surtout aux critiques qui jugent tous les phénomènes sentimentaux de ce temps avec le mètre étalon de la culture littéraire et artistique. C’est, en somme, une nouvelle forme de l’art, un nouveau produit de l’imagination humaine qui est en train de naître. La photographie me paraît correspondre parfaitement à ce que l’on peut désirer de plastique dans l’évocation absolument anarchique d’une arrière-pensée. Il ne peut exister de lois afin d’exprimer l’apparence imaginaire d’une rue quand on connaît toutes les histoires qui confèrent à cette rue une agitation cérébrale souvent surprenante. On ne peut se guider, pour recréer le peuple de l’ombre et donner au romantisme social qui nous entoure, qu’à l’aide d’un révélateur puissant.
      Et c’est ainsi qu’apparaît l’art photographique : un révélateur d’une puissance merveilleuse. J’ai déjà dit  par ailleurs en quelle estime je tenais des artistes comme Mme Bérénice Abbott et comme Man Ray, le plus audacieux de tous, comme Kertèsz, comme Mme Germaine Krull et comme certains anonymes de la grande presse, qui, ceux-là, sont les plus saisissants témoins d’une époque.
      Ces témoignages, s’ils ne valent pas mieux, valent tout autant qu’un plat de pommes ou d’oranges quand le génie d’un artiste n’intervient pas afin d’accorder un « je ne sais quoi » de surnaturel ou de fantastique à des pommes ou à des oranges. Il ne s’agit pas, dans ce cas, d’imposer un élément dramatique à d’honnêtes fruits qui ne le supporteraient pas. Certaines revues littéraires comme le Querchnitz, Variétés, Vu, ont compris toutes les choses secrètes que la photographie pouvait révéler, dans un visage, dans une attitude, dans une ville, une rue, une simple forme géométrique, une ombre sur un mur.
      Mettez en présence le Daumier célèbre qui représente un homme inanimé devant un lit et une vulgaire photographie de police qui offre le même spectacle au milieu même des éléments qui donnent au meurtre sa personnalité. La photographie produira un sentiment d’horreur indescriptible ;  indescriptible n’est pas le mot,  puisque ce sentiment d’horreur est capable de créer une impression dont l’art littéraire doit tirer profit. Il ne faut pas oublier qu’une grande partie de ceux qui écrivent des livres ont besoin d’une émotion pour écrire. On peut écrire sans s’émouvoir et peut-être écrire avec grâce. Mais il n’y a aucune mesure commune qui puisse permettre de juger les deux manières.
      C’est par l’intermédiaire de la photographie qu’il est encore permis de saisir les formes fantastiques de la vie qui exigent, au moins, une seconde d’immobilité pour être perceptibles. Une usine en mouvement enchevêtre ses rythmes. Il existe dans ce spectacle les éléments faciles d’une symphonie. Que l’on imagine un arrêt brutal de ce mouvement et que cet arrêt fixe chaque machine dans une attitude anormale, dans un geste inachevé : le fantastique naîtra de l’image de cette usine surprise et la lecture de l’épreuve offrira quelques associations d’idées parfaitement admissibles.
      Autre exemple : dans le cadre d’une porte apparaît une jupe, une jambe de femme à laquelle la photographie prête l’apparence affreusement gênante de la cire peinte. L’image photographique peut être extraordinairement inquiétante si l’artiste le veut, plus inquiétante que la réalité. Car dans la réalité, il se produit ceci : la femme à la jupe et à la jambe mystérieuse franchit la porte et traverse la rue. Ce n’est plus qu’une femme comme mille autres femmes. La valeur littéraire du spectacle devient nulle. La plus grande force de la photographie, pour l’interprétation littéraire de la vie, consiste, à mon avis, dans le pouvoir qu’elle détient de créer la mort pour une petite seconde. Elle fait mourir tout ce qu’elle veut pour une durée si minime que les gens reviennent de l’au delà sans avoir pris connaissance de leur aventure. Mais cette aventure photographique n’est pas perdue.
      D’autres sont présents qui guettent et lisent sur les beaux visages animés par Man Ray, Kertèsz, Bérénice Abbott, etc., des destinées fécondes dont la plus courte peut tenir en trois cents pages.


In Les Annales n° 2321
1er novembre 1928




 
 
 
 
 
 
 
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