Paris, vu de la campagne

 

 

Depuis tant d’années que j’ai bâti ma demeure assez loin de Paris, loin de son rayonnement et de son autorité sentimentale, je ne sais plus très bien retrouver les anciennes rues où j’ai vécu pendant dix ans, peut-être. Le fil d’Ariane qui, d’images en images, conduit inexorablement à je ne sais quel but fragile n’est pas d’une telle qualité qu’il ne puisse se rompre quand on pense le tenir bien en main. Pour avoir le loisir de vêtir et de dévêtir les souvenirs à mon humeur du jour, je me méfie d’eux. Je les crains au moment que les forces physiques ne peuvent plus les mater ou plus simplement les discipliner, leur assigner un rang décent entre le pain, le vin, le sel et d’autres éléments encore plus précieux.

 

Environ vingt lieux de plaines et de bois, vers quoi serpentent la Marne et le petit Morin, m’éloignent des premières usines de la région parisienne. Deux trains me permettent d’atteindre une gare de métropolitain. Il faut compter une dizaine de stations avant d’atteindre une place du XVIIIème arrondissement où, si l’on veut, quelques détails hospitaliers me prouvent sans vanité que ma présence ici vaut bien celle d’un autre, car mon plaisir est sincère d’être là, ma valise à la main et la tête comme enrichie de pensées délicates et légères. Pour cette raison les premiers pas sur le pavé de Paris sont agréables, tout autant que pour un parisien, les premières gorgées d’air de la campagne et son silence si imprévu. Ainsi, j’aime tout de suite Paris pour ses bruits originaux, pour ses couleurs modestes et la richesse de sa vie publique et secrète.

Monté sur la place du Tertre, comme un compagnon sur une borne, je peux voir, en gris et en mauve, la carte de mes opérations pour quarante-huit heures. Des noms s’allument dans le brouillard comme des lampes rouges ou vertes, selon le bon ou le mauvais. Ces noms évoquent des vivants dont j’entendrai bientôt la voix. En suivant la liste que j’ai établie avant de prendre le chemin de fer à voie étroite qui accède à la grande ligne de l’Est, les lampes vertes ou les lampes rouges s’allumeront ; et j’emporterai, dans mes bagages, un ciel qu’il me suffira de dérouler au-dessus de mes premiers pas sur le trottoir.

 

Il m’est difficile de définir une ville qu’on ne regrette pas. Puisque, depuis plus de vingt ans, je vis à la campagne, c’est sans doute que cette manière de vivre convient mieux à mon goût. Mais ce choix n’a pas plus d’importance que celui qui préside au choix de la couleur d’un manteau. J’aime mon manteau rustique, mais tous mes efforts quotidiens, ceux que m’imposent ma profession, tendent vers ce Paris qui de plus en plus se dépouille pour moi de ses inconvénients trop vifs, afin de céder la place à de chers fantômes étroitement associés à tout ce qui constitue ma substance, en cette année 1945.

 

Paris m’apparaît donc comme la ville de l’amitié. Cette interprétation de cette ville indéfinissable en réduit les proportions. Entre la maison rose de Daragnès et les librairies familières, un film capricieux, émouvant, mal ordonné déroule ses images lumineuses et ses devinettes aux mille clefs.

Exemple : une jeune fille bicycliste, dont la jupe écossaise vole comme un refrain. Qu’est-ce c’est ? C’est le boulevard Saint-Michel, à la fin d’une journée de juillet. Et une branche de Lilas, c’est Montmartre dans un poème de Carco et une chanson de Prévert sous les voûtes humides du métropolitain, à Grenelle.

Alors la rue coule comme un fleuve et vous entraîne à la dérive au gré d’un mot, d’un plan, d’une rencontre entre une morte et un vivant, entre deux vivants soucieux, entre deux défunts consacrés par leurs livres, dont la beauté refleurit à chaque saison.

 

Paris, pour quelqu’un qui s’anime à ses marches dans la solitude qu’offrent les pommiers, est la ville des rencontres. Les passants se rencontrent comme des idées. Ils possèdent tous leur propre décor malgré qu’ils en aient. Chaque serrement de mains, de la porte Saint-Jacques à la caserne de Clignancourt, est indépendant comme un fruit jeune qui se décroche de l’arbre. Dès que je pénètre dans Paris, souvent malgré la pluie qui détruit les vêtements en bois, c’est toujours pour moi comme l’aube d’un rajeunissement.

 

Pour la première fois dans la chronique quotidienne de ma propre existence, Paris me permet de vivre le temps présent. Les cortèges du passé et ceux de l’avenir qui ne sont pas de la même qualité sentimentale s’accommodent fort bien de ces frondaisons, de ces vergers bruyants où les oiseaux ne sont pas les maîtres absolus. Quand le passé s’impose lentement autour du banc de pierre qui ressemble un peu à une pierre tombale, on ne les entend plus ; d’entendre fortuitement ramager n’est plus qu’une hallucination de l’ouïe. Dans mon verger chantent les oiseaux des vergers de l’Abbaye de Jouarre, ceux que pouvait écouter Villon dans le jardin de la Maison Rouge. Il faut une forte dose de patience pour subir le passé. Cependant cet état de grâce est assez commun. La plupart des hommes déjà anciens y parviennent parce que la plupart des hommes estiment la poésie des occasions perdues.

 

La joie d’être un écrivain est clandestine, mais puissante ; elle se mêle aux dons que Paris m’apporte franchement quand, sur les quais, je recherche l’édition originale d’un caprice ou quand dans l’ombre charmante des nuits encore émues par la guerre, je cherche la porte de l’hôtel bien clos mais prodigieusement vivant. Comme il est normal en pareil cas, mon « double », rajeuni de quarante années, m’attend sur le seuil de cette  porte ouverte sur une lumière sourde. Le vieux Mac et le petit Mac se confondent en excuses et en balbutiements courtois. Le jeune tente de dominer le vieux.

 

Mais toutes les chances de succès sont pour ce dernier. Car où irions-nous s’il n’était pas aisé à chacun de se débarrasser de son apparence spectrale, même parée des ornements littéraires de la misère en visage jeune. Paris est un révélateur puissant : des images jaunies jusqu’à l’effacement renaissent sous la morsure de ses acides. Ces images nourrissent les appétits de ma profession. Je les emporte avec moi au flanc d’un coteau champenois et je les utilise de mon mieux jusqu’à ce que la main qui écrit perde sa souplesse routinière.

 

Tant d’images gravées d’après les plus humbles spectacles de Paris tapissent les murs de mon cabinet de travail quand, souvent, la nostalgie assez vulgaire de ma vingtième année me trouble et m’importune. Une rue de Montmartre peinte par Quizet ou par Utrillo, ou par Max Jacob, un dessin de Laborde, de Daragnès, de Falké, de Lautrec ou de Pascin, quelques vers de Paul Valéry, de Carco, d’Aragon, d’Eluard ; une chanson impromptue, jeune et savante, souvent une chanson de Bruant, peuvent reconstituer dans mon studio champêtre le film d’une adolescence parfaitement libre.

 

Autrefois, il y a dix ans, peut-être, quand je revenais à mon hôtel, premier bond vers un but plus lointain, j’essayais encore de retrouver la trace de mes premiers pas. De la rue Saint-Jacques à la rue des Saules, en compagnie de Francis Carco ou de Daragnès, de Giraudoux, de Paul Fort, de Dorgelès ou de Fargue, j’ai bien des fois pris des mesures sentimentales qui me donnèrent la force de vider petit à petit un grand nombre de bouteilles d’encre. Aujourd’hui, il me reste la certitude bienveillante que le meilleur n’est pas déposé au fond de la bouteille. Paris vend de l’encre neuve : elle est moins fluide que l’ancienne et les mots se coagulent parfois au bout de la plume.

 

Le ciel de Paris s’accommode de tous les temps. La pluie ne l’abîme point et le mauvais temps ne décourage personne, car on ne sait pas très bien d’où vient le vent. Les girouettes n’accablent pas l’espoir de leurs précisions de bonnes femmes et le métro est un excellent refuge. On y rencontre des amis qu’il est impossible de trouver dans leur domicile. La marche devient légère sur le sol de Paris : mes chaussures de Paris me sont aux chevilles les talonnières de Mercure. Elles me reposent de mes brodequins cloutés, souvenir de mes expériences d’infanterie et des anciennes chasses à travers les bois saturés d’eau.

 

Paris pénètre ainsi par petites journées assez espacées dans l’esprit de celui qui n’y a point un droit de cité indiscutable. Il s’en abreuve comme d’un alcool méritoire, un alcool aux traditions insignes. Ainsi, absorbée par petites doses, la ville se révèle, un peu comme dans les pages d’un livre que l’on peut feuilleter au gré de la fantaisie. Quand j’habitais Paris, je ne connaissais bien que Montmartre et le quartier des Ecoles, où certains hommes morts savaient me tourmenter.

 

Mais je ne connaissais ni Grenelle, ni les Lilas, ni Bagatelle, ni les récents abords du charnier des Innocents. Depuis j’ai vu les ruelles de Ménilmontant et les paysages humbles, ceux de Quizet, où le ciment civilisé révèle son âme. Au hasard de tous les carrefours qui m’étaient inconnus, Paris se dépouille aujourd’hui de ses souvenirs littéraires en faisant resurgir ses morts célèbres du néant surveillé par les exégètes. Si je pense à Gérard de Nerval, c’est parce que j’aurai sans doute l’occasion de le rencontrer prochainement dans un bar de la rue de la Ferronnerie. Quant à Villon, je sais où le retrouver, place Maubert, dans un petit restaurant, où il lit en mangeant entre deux fillettes communes de couleur noire.

 

De telles relations, légèrement funèbres, provoquent la familiarité. Au hasard d’une cigarette, je suis citoyen de Javel aussi bien que de la Râpée.

 

Ce n’est qu’une vapeur autour d’un certain bloc de maisons, mais c’est une vapeur intelligente et très gentiment historique, en dehors de tous les malheurs consacrés par les chroniques de grand renom. Monstrelet et Jean Lorrain, Restif de la Bretonne et Eugène Sue font bon voisinage : il demeure toujours dans le paysage une pierre qu’ils ont touchée de la main.

 

Ces pierres que nous aimons, il faut venir de la campagne pour les reconnaître d’une main neuve, pour découvrir sur leur surface usée la parcelle où la vie littéraire a laissé sa chaleur de muqueuse encore plus secrète que d’autres. Dans une solitude relative Paris apparaît comme un livre précieux, éternellement réédité avec la parure qui convient à chaque époque de son existence sensuelle et créatrice. Les éléments les plus pernicieux de ses ombres savantes s’éliminent sagement sous la plume pour donner au soleil municipal de Paris sa place, qui est celle de la Concorde à midi, au mois de juillet. Bien malin, et bien rompu aux modulations de la Goétie, celui qui tenterait d’y convier le diable à cette heure. Ce diable, tant de fois invoqué pour peupler des nuits indigentes, n’habite point Paris. Il possède une propriété quelque part dans l’imagination de Pierre de Lancre au bord des « infernaux paluds » où les damnés éternuent en cherchant leur mouchoir. Il vient à Paris mais pas en souverain. On ne le reçoit pas avec les honneurs qui lui sont donnés dans les sabbats classiques. Il descend incognito dans un hôtel modeste, paie sa chambre et se montre poli. Pendant quelques jours, il visite sa clientèle aussi flexible que du caoutchouc. Son commerce paraît facile ; en réalité, il ne l’est point. Ce représentant en produits sataniques vend tout trop cher. Il fait quelquefois des concessions : Paris est une cité profondément vertueuse, ou tout au moins très indulgente pour les excentricités de la vertu.

 

La connaissance de Paris n’est pas toujours accessible. Les étrangers s’égarent facilement et tâtent leurs poches pour retrouver la clef de ce cœur qui les charme. Je me sens souvent un étranger dans cette foule de Paris qui semble jouer au jeu dont j’ai, sans doute, perdu la règle. Quelle est la valeur de ces cartes : le roi, la reine et le valet ? Que vaut l’as qui provoque les carabines comme une cible de tir forain ? J’ai essayé bien des fois d’obtenir une solution décente. Mais la chanson qui souffle dans les pommiers du clos disperse cette chanson de Paris qui se fane vite dans ce ciel autoritaire. Ce n’est plus qu’un fantôme de chanson. On prête l’oreille pour mieux entendre, au-delà de la route. On sent bien qu’une mélodie distinguée rampe entre les herbes comme une couleuvre. Est-ce : L’Amour a passé près de vous ? ou les évocations de Villon, quand le souvenir des dames mortes l’attriste pour l’éternité ?

 

C’est ma valise remplie de ces nourritures fantastiques que je rentre chez moi, l’esprit déjà enchanté par des méditations dociles. Loin des fumées qui protègent la ville, j’ai le droit de choisir dans l’abondance de ma récolte. Aujourd’hui, Paul Valéry habite ma maison. Des idées extraordinairement pures lui font cortège. Elles sont l’hommage de Paris, Paris tel que je le vois, en marge de tous mes souvenirs de jeunesse qui n’ont plus cours. Paris taillé en mille facettes dans un cristal d’une pureté inhumaine, me lance mille fois l’éclat de cette poésie si raisonnable qu’elle disperse le pauvre murmure de mes expériences.

 

Au bout de la voie ferrée de l’Est qui se lance comme un jet de vif argent, telle une parabole infaillible, Paris éclate dans la nuit de même qu’une bulle de lumière. Dans l’éclatement mou de sa lueur, toutes les hypothèses jettent leurs feux. C’est le moment de choisir entre l’aller et le retour. Ici ou là, la minute est la même. Le travail quotidien n’est que la rançon d’un éblouissement passager.

 

 

Revue inconnue,

vers 1947-1948